À nos grands maux de grands poisons

À nos grands maux de grands poisons

Lorsque la situation l’exige, il faut prendre les mesures nécessaires et adéquates. Aux grands maux les grands remèdes. La recherche de solutions adéquates et efficaces a toujours été à la base des grands progrès de l’humanité, lesquelles solutions ont requis nécessairement la mobilisation de ressources importantes et spécifiques dont la première est sans nul doute la compétence des femmes et des hommes qui se sont érigés comme acteurs de ces grandes révolutions. Ceux-ci ont changé à jamais le visage de certains peuples de la terre. En addition à la compétence, il y a la volonté, la sagesse, la conscience, la capacité de faire les bons choix, parce que des vies en dépendent, parce que l’avenir en dépend.

Le mal dont je parle est un problème social, dangereux, nocif autant pour le présent que pour l’avenir. Il est tentaculaire et se nourrit d’autres maux inhérents à notre société. Il nous ronge, nous tue et entrave incontestablement l’avenir des plus jeunes. En Haïti, les maux, les problèmes sont légion et se sont enracinés profondément dans notre société au point que plus d’un n’en a pas conscience, se résigne ou n’en mesure pas les conséquences. Mais ces maux n’ont rien de nouveau. Certains ont pris chair dès la naissance de la nation en 1804 : la mauvaise gouvernance, les disparités économiques béantes, la désunion… Des générations se sont succédées, pas moins que des gouvernements, consternés de constater que tout a changé… en pire. Nos maux se sont multipliés, amplifiés. Certains disent même que vivre dans ce pays était plus aisé avant.

En effet, quoique certains pensent le contraire, le premier mal de notre société est la pauvreté. Nous sommes le 20ème pays le plus pauvre au monde, selon le dernier rapport en date du Fonds Monétaire International (FMI) avec un Produit Intérieur Brut (PIB) par habitant de 854 dollars en 2019. 70% de la population vit avec moins de 2 dollars par jour. La majorité de la population n’arrive pas à satisfaire ses besoins fondamentaux. Les disparités sociales et économiques sont profondes et béantes. Le chômage et le sous-emploi touchent 60% de la population, alors que vivre coûte de plus en plus cher avec une inflation galopante (17.3% en 2019). Par ailleurs, maints penseurs considèrent la pauvreté comme la résultante de la cohésion d’un ensemble de facteurs endogènes et exogènes échelonnés dans le temps et dans l’espace.

Cependant, elle (la pauvreté, ndlr) est à la fois conséquence et cause. D’où la formation d’un cercle vicieux, une bataille sans fin dont les victimes régulières sont les pauvres, cette masse majoritaire délaissée, dont l’unique utilité est, pour certains, l’attribution du pouvoir, et pour d’autres la consommation, le cas des salariés sous-payés, manipulés à leur propre détriment. Beaucoup d’haïtiens vivent dans des conditions inhumaines, sans accès à l’éducation, à des soins de santé, à l’eau potable, à l’électricité. Et dans ce même cercle vicieux, ceux qui connaissent la privation sont obligés de se livrer au banditisme, à la délinquance. Ils deviennent eux aussi des outils, utilisés pour semer la terreur et la tristesse parmi qui ? Cette même masse à laquelle ils n’entendent plus appartenir.

Sans parler de nos rues jonchées d’ordures, des bidonvilles, sans parler du kidnapping, des enfants tués par balle, des gens qui croupissent en prison injustement ou justement dans des conditions indicibles, je trouve que c’est peu de dire que la situation est gravissime.

Ce faisant, devant ce niveau profond de gravité de notre situation, nous n’avons pas choisi des remèdes comme le suppose l’adage et comme nous l’avons si bien justifié au départ. Non. Nos choix sont des poisons. Des corrupteurs et des corrompus pour combattre la corruption. Des dilapidateurs de fonds pour rendre la justice. Des gens sans vergogne pour nous faire une meilleure école. Nous avons décidé de livrer notre présent et l’avenir de nos enfants entre les mains de gens médiocres, comme si la médiocrité a déjà engendré le progrès quelque part dans ce monde. Certains diront qu’ils n’ont pas choisi ou décidé quoi que ce soit, mais quand en 2011, Sweet Micky a pris le pouvoir, on ne s’était pas révolté. Et de cette vermine, ce poison qu’est la médiocrité, l’incompétence s’est confortablement installée dans nos systèmes qu’il fallait corriger, dans nos institutions qu’il fallait revigorer. Ainsi nous nous défions nous-mêmes, entre notre envie de voir le changement jaillir, nos choix et ce que nous tolérons dans ce pays.

A nos grands maux, nous avons choisi de grands poisons. Mais les poisons ne meurent pas d’eux-mêmes, ils tuent autant qu’ils le peuvent…et plus de maux pour la masse.


Winifred Ulysse, Économiste

Collaborateur

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