Ces lycéens…

Ces lycéens…

Cette semaine a été la rentrée. Pourtant les lycéens, ces doublement lésés du système et du système éducatif, malheureux de leur état, ont gagné la rue pour exiger la présence des professeurs dans les salles pour continuer personne ne sait quelle année académique.

Leur frustration a été telle, qu’ils ont entrepris d’aller — nuire serait un trop bien grand mot — questionner les grâces dont jouissent ces autres élèves des écoles dites privées. D’aucuns les ont étiquetés de délinquants, d’égoïstes. Le frère Augustin Nelson dont l’établissement fût frappé de la colère de ces lycéens croit pourtant que « l’école devrait être un rempart, une source de sécurité pour les jeunes. »

Alors, par jeunes, il ne faut entendre que ceux-là dont les parents peuvent payer une école congréganiste ? Les lycéens, ces mal-aimés du système sont tout naturellement exemptés de cette sûreté dont l’école serait la clé, « puisqu’ils ont fait le choix de fréquenter ces écoles dirigées par l’État ». En Haïti, quand c’est l’État qui dirige, c’est que personne ne dirige. Imbus de cette situation, disent-ils, ces lycéens devraient s’attendre à ce qui leur arrive aujourd’hui — depuis toujours. Ils savaient bien que : absence de professeurs, cours au rabais, sont parmi d’autres l’apanage des lycées, des écoles publiques, de l’Université d’État… Et c’est égoïste de leur part que de tenter de ramener des innocents, ces fils et filles de bonnes sœurs et de bons pères qui n’ont rien à voir avec les problèmes du pays à leur situation, résultat de leur choix.

Est-ce que vraiment on choisit d’être lycéen en Haïti ? D’ailleurs, un tel choix sous-entendrait quoi dans la logique haïtienne ? L’État failli qu’il y a ici en Haïti n’a jamais eu en priorité l’éducation, qu’importe le niveau. Par conséquent, ces lycéens dont l’éducation est sommairement prodiguée par l’État sont les principales victimes de ce déni du savoir institutionnalisé.

Personne n’est sans savoir que beaucoup d’entre eux n’ont pas eu à choisir, car il n’y avait pour eux aucune alternative. Et c’est là l’une des expressions les plus éloquentes des inégalités sociales du pays. Un schéma duquel le jeune paysan ou encore celui venant de la famille modeste ne saurait se soustraire. Il n’a jamais été question de choix, mais plutôt d’orientation. Une orientation inéluctable aux privations, aux mauvais traitements, en un mot à l’échec… origine modeste oblige.

Ces lycéens font l’objet de toutes les invectives pour le fait seul de leur colère. Colère provoquée par un État absent dans ses fonctions, qui n’a cessé de les traiter en parent pauvre. Colère qui n’aurait pas été, si cet État avait tenu de jouer son rôle. Or, l’article 32-1 de la constitution stipule que : « l’éducation est une charge de l’État et des collectivités territoriales. Ils doivent mettre l’école gratuitement à la portée de tous, veiller au niveau de formation des enseignants des secteurs publics et privés. »

Il a toujours été ainsi, ou presque toujours. Puisque les choses qui reviennent de l’activité de l’État sont traitées avec légèreté ou ne sont pas traitées du tout, il devient alors un fait normal que ces lycéens évoluent dans cette situation de stationnement académique. Enlisés dans les crises, ils étudient par intermittence. Au faîte de l’exaspération aujourd’hui, ils demandent un meilleur traitement, peu soit-il, pourvu qu’ils aient des professeurs.

Ces lycéens, tiennent-ils les autres élèves pour responsables de leur situation ? Absolument pas. Ils posent tout simplement le problème de leurs privilèges. Ils ne veulent pas que leur colère à eux, légitime aujourd’hui, se transforme en haine radicale demain contre les autres : seule issue réelle, au regard de cette éducation à deux vitesses.

Mike Préval

Blogueur et graphiste, Mike est passionné de lecture, d'écriture et surtout de technologies, il est également intéressé à la culture et la politique en Haïti.

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