Des réseaux sociaux à la rue

Des réseaux sociaux à la rue

« Assez jaser sur Twitter, faut aussi fouler le macadam ! »


Aujourd’hui, l’actualité politique est surtout marquée par la question de la caducité ou non du mandat du président Jovenel Moïse. Ce dernier qui, constitutionnellement, devait tirer sa révérence dimanche dernier, compte mordicus, envers et contre tous, prolonger son règne jusqu’au 7 février 2022. De cette situation à fort relent dictatorial, est née une controverse assez bouleversante autour de l’importance des réseaux sociaux dans les luttes pour changer les choses.

Quelques semaines plutôt… L’opposition politique qui se réclame démocratique et populaire lance une série de manifestations devant forcer le départ du leader du PHTK, le 7 février 2021, conformément aux prescrits de l’article 134-2 de la Constitution. Date à laquelle doit se tenir le dernier grand rassemblement populaire. L’émotion est grande, tout le monde s’impatiente. Le jour fatidique de la chute d’Apredye est enfin connu. Il n’y a aucune issue possible. Le jour enfin venu, jour de fête à la 86 ! dès minuit, la mobilisation s’échauffe sur Twitter. Des centaines d’utilisateurs du réseau social à l’oiseau bleu « constatent la caducité du mandat du président », narguant ironiquement ce dernier avec la même formule qu’il utilisait un an plus tôt pour renvoyer les deux tiers du sénat. Mais, malheureusement, de Twitter à la rue, la transition n’a pas eu lieu.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi ce primat des réseaux sociaux sur les manifestations de rues ? Certains, « éléments neutres » pris entre l’enclume du gouvernement corrompu et le marteau de l’opposition pas plus crédible, objectent que les mobilisations sur Twitter ne servent à rien, et qu’au lieu de se lamenter sur les réseaux sociaux, les cybermilitants devraient sortir de derrière leurs écrans et fouler le bitume. Pour eux, puisqu’ils l’affirment et le soutiennent, de deux maux, l’un actuel et l’autre à venir, vaut mieux consentir à l’actuel : Jovenel est un mal déjà fait qu’il faut assumer. Leur méfiance des politiques est indéfectible. Et de ce fait, au lieu de soutenir cette lutte pour le respect de la constitution et des principes démocratiques, qui pourrait conduire à la chute de Jovenel, ces « éléments neutres » ou « je suis sans position » préfèrent jouer les guignols du régime PHTK en raillant les différentes actions entreprises par des acteurs de la société civile pour renverser le statu quo, sans se rendre compte de leur rôle obstructeur au mouvement. Voulant être impartiaux et non passifs, ils en deviennent le hic.

Comme l’a dit Nicolas Sarkozy, cité par Daniel Bougnoux dans la crise de la représentation : « La communication est à l’action ce que l’aviation est à l’infanterie. L’aviation doit passer pour que l’infanterie puisse sortir. C’est lorsqu’on a gagné la bataille de la communication qu’on peut commencer à agir. » Il faut comprendre que les batailles politiques sont d’abord des campagnes médiatiques (Daniel Bougnoux, 2019). Or, les médias – et aujourd’hui des réseaux sociaux – fabrique de l’opinion publique, jouent comme l’entend Noam Chomsky un rôle de Consent Manufacturing. Instrument de vulgarisation des idées par excellence, les réseaux sociaux contribuent à créer le « lien » de la communauté autour d’un consensus, le plus souvent orienté par les leaders d’opinions ou influenceurs, s’érigeant parfois en véritables lanceurs d’alertes.

Cependant, il n’existe pas encore cette concordance des idées, ce consensus qui conduirait à la création de cette opinion publique (universelle). Et c’est là tout le problème. Deux discours s’affrontent sur le même canal. [Les réseaux sociaux] ne sont pas l’opinion, même pas son reflet, car, par nature, ils ne constituent pas un tout (Christian Delporte, 9 mars 2016). La communauté des artistes, principaux vecteurs potentiels de pensées progressistes, par leur large audience sur les réseaux sociaux et leur influence sur les jeunes, au lieu de soutenir cet élan vers une rupture avec les vices du régime PHTK, s’érige en contre-discours (contre-opinion ou non-opinion) en divertissant leurs fans et en dissuadant toute action contre le régime en place, par leurs discours dénégateurs ou leur comportement passif. Par ailleurs, il faut également souligner le système de propagande et de répression, apanage des démocratures, établi par le pouvoir en place qui, d’une part crée une industrie de l’intox diffusant partout sur les réseaux sociaux de fausses informations masquant ainsi les actes barbares du gouvernement et d’autre part, empêche toute manifestation populaire (tortures et assassinats de manifestants, voire de journalistes).

La bataille des réseaux sociaux et les manifestations de rue ne s’excluent pas, comme nous l’avons souligné plus haut, elles entretiennent un rapport de succession. Les réseaux sociaux font la lutte a priori. Les signatures de pétition, l’utilisation des hashtags sont des instruments de mesure de l’assentiment du public. Si ce dernier partage telle ou telle opinion ; sinon comment l’y amener. Ce n’est qu’après la préparation du terrain que peut suivre une action populaire, plus directe. Christian Delporte (9 mars 2016), affirme que : « ce qui compte, ce n’est pas l’outil mais le degré de sensibilisation et d’adhésion de la population. » Les réseaux sociaux ne sont pas le théâtre d’une lutte définitive, il faut le comprendre. Twitter ne pourrait se targuer d’être la nouvelle arme destructrice de la révolution des milléniards. Il faut le considérer autrement : l’arène de la guerre communicationnelle dite des influences devant favoriser celle de la rue.

En somme, si la transition des réseaux sociaux à la rue peine à se faire, c’est que les forces contraires à cette velléité numérique subversive sont beaucoup plus puissantes (le contre-discours des influenceurs qui refusent de jouer leur rôle et la répression brutale des chiens de gardes (PNH) du pouvoir) et que les conditions de l’émergence d’une pensée progressiste universelle en Haïti n’existent pas encore.

Mike Préval

Blogueur et graphiste, Mike est passionné de lecture, d'écriture et surtout de technologies, il est également intéressé à la culture et la politique en Haïti.

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