Émancipation des jeunes sur la scène politique : une nécessité – Entretien avec Mathias L. Devert

Émancipation  des jeunes sur la scène politique : une nécessité – Entretien avec Mathias L. Devert

« Si vous ne vous occupez pas de la politique elle s’occupera de vous »

Michel Rocard

Entre absence de système politique correct et gouvernance par l’ignorance, la Présence des jeunes intellectuelles sur la scène politique haïtienne est une obligation, une obligation certes avec des conditions. Dans une interview, Mathias L. Devert, un ancien de l’institut national d’administration de gestion et des hautes études internationales (INAGHEI), nous livre ses opinions sur le système politique haïtien et le rôle que devrait avoir la jeunesse intellectuelle vis-à-vis de ce système.

Mathias Laurens Devert est originaire de la ville des Gonaïves, politologue de formation. Il vient à peine de boucler des études avancées en Relations Internationales à la Universidad Rey Juan Carlos de Madrid et a auparavant travaillé en Haïti comme consultant au sein de l’appareil étatique.

Sun Variété : Monsieur Devert, que pensez-vous du système politique Haïtien? Est-il favorable à l’émancipation des jeunes acteurs comme vous ou du moins quel avenir pour les jeunes professionnels qui font de la politique leur métier/profession?

Mathias Devert : Tout d’abord laissez-moi-vous dire que nous pouvons tout avoir en Haïti sauf un système politique. Lorsque j’interviens à la radio pour parler du changement du système politique haïtien Je dis toujours aux journalistes que nous n’avons pas de système politique en Haïti. Car, si nous nous basons sur l’approche de Gérard Loriot à travers son ouvrage pouvoirs, idéologies et régimes politiques. Nous verrons clairement que le système politique c’est un ensemble d’institutions et de mécanismes en interaction dynamique dont l’objectif est de répondre aux exigences de la population. Dans cette même approche il est clairement spécifié qu’il ne saurait avoir de système politique sans la réunion de deux éléments majeurs que sont les partis politiques et les groupes de pressions. Car, ce sont eux qui procurent de l’énergie nécessaire au système politique. Alors que dans notre cas, à savoir le cas d’Haïti, nous n’avons pas de partis politiques dans le vrai sens du terme.

Car, n’oubliez surtout pas qu’un parti politique doit être marqué par une idéologie et il doit être surtout représentatif. Du côté des groupes de pression. Il faut dire dans un certain sens nous avons Car, assez souvent on entend parler à la radio des leaders de syndicats, de mouvements de jeunes en vue de dénoncer certaines actions gouvernementales. Cependant ils ne parviennent surtout pas à orienter les décisions politiques. Alors que c’est l’objectif même de tout groupe de pression dans une démocratie.

Dans une telle situation où : les partis politiques sont inexistants – d’ailleurs ils ne parviennent pas à prendre le pouvoir – ce sont toujours des mouvements créés à la veille des élections qui remportent toujours le scrutin. Les groupes de pression sont contrôlés par une élite corrompue.

L’État ne parvient pas à exercer son rôle de contrôle, il est comme au 19 e siècle au Canada et aux Etats-Unis, un type d’État gendarme qui laisse le monopole au secteur privé, les jeunes qui font de la politique ne peuvent avoir droit à un avenir si et seulement s’ils font le jeu de l’élite dirigeante ou encore s’ils décident de se rebeller et d’imposer leurs propres lois ce qui n’est pas impossible mais extrêmement difficile. Car, si système politique il en existe en Haïti, ce système a les meilleurs gardiens du monde.

Pourquoi selon vous, il n’y a que peu de regroupements Politiques ayant des jeunes professionnels politiques en leur sein? Est-ce du boycottage ou encore par manque d’implication sérieuse ?

Tout d’abord le problème est haïtien. Depuis la mort de l’empereur en 1806, Haïti est devenu un pays divisé. Chaque groupe, chaque acteur défend leurs intérêts au détriment de l’intérêt collectif. Nous n’avons jamais eu ni vision d’État. Ni projet de société. Lorsque des gens se mettent ensemble pour lancer un mouvement, ils pensent déjà aux rivalités. Ils voient l’autre comme un animal qu’il faudra absolument abattre. De fait, ils ont peur d’ouvrir leur espace à d’autres personnes en pensant qu’ils peuvent être trahis.

Par ailleurs, les intellectuels haïtiens ne s’impliquent pas vraiment dans la politique active. Ils se disent être des hommes politiques de couloir. Ils attendent que les autres se battent pour prendre le pouvoir ensuite, ils se présentent comme des technocrates pouvant donner des leçons de gouvernance. De fait, on ne les rencontre presque pas dans les groupements politiques. Cependant il serait élégant de souligner également que dans ce pays il y a une sorte de rejet de l’intellectualisme, lorsque vous savez lire, les gens ne vont pas vous faire une place au sein des groupements politiques.

Émancipation des jeunes sur la scène politique, serait-ce une nécessité ?

Oui l’émancipation des jeunes est une nécessité. Mais l’erreur à éviter, c’est de croire que jeunesse veut dire brillant esprit, vision d’État, projet de société, bonne gouvernance. Ceux qui aujourd’hui détruisent le rêve dessalinien ont été jeunes en 1980, 1990, 2000 tout comme nous.

En effet, Je suis pour l’émergence de la jeunesse certes Mais la jeunesse sans idéal sans objectif sans vision ne peut pas changer la situation socio socio-économique et même politique du pays. Haïti a besoin d’une jeunesse prête à affronter les défis du futur. Au-delà de la bonne formation des jeunes il faut un sentiment d’appartenance à la nation. Un amour fou pour la patrie.

Ce désastre Politique flagrant que l’on constate aujourd’hui sur la scène politique est-il lié à la qualité des acteurs ou encore au système mis en place?

Je crois qu’à un niveau macro, il est lié au système mis en place car, n’oubliez surtout pas cette réflexion d’un théoricien français : « Si vous ne vous occupez pas de la politique elle va s’occuper de vous». Aujourd’hui dans le cas d’Haïti personne ne peut se présenter aux élections présidentielles dans l’optique de gagner s’il ne jouit pas de la bonne grâce des acteurs du secteur privé et des représentants diplomatiques des Etats qui exercent un contrôle continu sur les affaires politiques d’Haïti. Lorsqu’en est dans une situation où ce n’est plus le peuple qui choisit ses dirigeants la politique mise en place ne concernera pas le peuple. En aucun cas cette politique ne saurait satisfaire les besoins de la population en thème éducation santé logement électricité. De préférence, elle visera à satisfaire les caprices de ses véritables maîtres.

Le jeune professionnel Politique a-t-il un rôle fondamental dans l’avènement d’une autre forme de politique ?

Bien sûr que oui parce que la politique, bien qu’en étant un art et même un vécu quotidien, est devenue une science et en tant que science elle a ses règles, ses principes et exigences.

De fait, le professionnel de la politique doit pouvoir produire des réflexions pointues sur la situation politique du pays afin de proposer d’autres modèles de gouvernance. Si toutefois il y a nécessité. Nous devons savoir que les changements en politique n’arrivent pas par hasard. Lorsque la France est passée d’une gouvernance qui privilégiait les clercs et ceux issus de la royauté à une gouvernance qui privilégie l’intérêt de la nation, ce n’était pas uniquement le fruit de la révolution armée de 1789. C’était surtout le fruit des réflexions produites par des intellectuels comme par exemple Montesquieu qui a proposé son modèle d’organisation étatique étudié jusqu’à présent dans les grandes écoles de Droit et de sciences politiques du monde. Il y a également l’exemple des Etats Unis d’Amérique qui après la crise de 1929 a dû changer son modèle de gouvernance en passant de l’Etat gendarme au big gouvernement, à partir des modèles de gouvernance politique et économique proposés par les intellectuels des 19e et 20e siècles.


Je crois sincèrement qu’Haïti ne pourra pas s’en sortir sans une élite intellectuelle consciente qui décide de s’engager dans une bataille sans fin pouvant aboutir à une réorganisation de l’État.

En tant que jeune professionnel politique, avez-vous des conseils pour ceux qui aspirent à faire de la politique leur métier/profession?

Je dois leur dire que faire de la politique doit être avant tout une passion car, en Haïti lorsque vous étudiez la politique vous pouvez être rejeté par votre propre famille. Les gens ont tendance à avoir peur de la politique. Pour eux, elle est une mauvaise pratique, une chose à éviter absolument. En outre, ils doivent s’attendre également à n’être pas valorisés dans cette société où presque tout le monde pense avoir une maîtrise de la politique. Enfin, Je peux leur souhaiter également du courage car le marché du travail n’est pas vraiment ouvert aux spécialistes des sciences politiques en Haïti. D’ailleurs, même le Ministère des Affaires Étrangères ne recrute presque pas ce genre de professionnels. Si vous allez dans les ambassades d’Haïti à l’extérieur vous allez rencontrer des gens qui ont étudié la médecine, gestion des ressources humaines, logistique…

Maycol Joseph

Originaire des Gonaïves, étudiant en Communication sociale à l'INUKA, passionné d'écriture, de musique et du sport.

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