Haïti face au Covid-19, une guerre perdue d’avance

Haïti face au Covid-19,  une guerre  perdue d’avance

Haïti a depuis longtemps été dépendant de l’aide étrangère. Mais cette aide n’a jamais été utilisée à bonnes fins. Nous avons comme exemple, le fonds Petrocaribe qui aurait pu être investi dans des projets de développement durable mais malheureusement a été gaspillé par les gouvernements précédents. Cette mauvaise utilisation de l’aide étrangère ajoutée de celle des ressources naturelles ou locales a toujours rendu le pays vulnérable et le laisse aujourd’hui sans protection contre cette pandémie de Covid-19.

Haïti a souvent été confronté à des catastrophes ou des épidémies de différentes natures. Le séisme sanglant en Janvier 2010 a causé plus de 200.000 morts et des pertes économiques et matérielles frôlant les 8 milliards de dollar US ; ce qui représente une somme supérieure au PIB du pays calculé en 2009 (BM). Lors de l’épidémie de choléra importée par les casques bleus Népalais à la fin de l’année 2010, elle a enregistré plus de 800.000 cas et des dizaines de milliers de morts. Selon le FAO et le PAM, l’ouragan Matthew en novembre 2016 dans le grand Sud a laissé derrière elle environ 1,4 million d’haïtiens requérant une aide humanitaire et alimentaire urgente. Ces tragédies parmi tant d’autres depuis, ont entrainé le pays encore plus dans le pétrin sans compter les crises politiques répétitives comme les périodes de « Pays Lock ».

Ces éléments montrent clairement notre vulnérabilité face aux menaces. Elles montrent aussi que, privées d’un état fort et souverain, nos institutions ne sont toujours pas en mesure de combler les besoins du peuple. Aujourd’hui, la question ne concerne pas les catastrophes naturelles mais plutôt le Coronavirus ou (Covid-19) paru en décembre 2019 dans la ville chinoise de Wuhan, située dans la province de Hubei (centre de la Chine). Ce virus, déjà présent dans plus de 180 pays, touche à l’heure actuelle plus de deux millions de personnes et affiche un taux de létalité de plus de 5% selon les derniers chiffres de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Haïti se trouve aujourd’hui au rang des pays atteints avec plus d’une quarantaine de cas enregistrés et trois décès selon les bilans « officiels ». Notre chance de fermer nos portes à la Covid-19 s’étant évanouie, il s’agirait aujourd’hui d’empêcher dans la plus grande mesure du possible sa propagation dans l’ensemble du pays. Toutefois, malgré les mesures que le gouvernement déclare avoir prises, il serait improbable qu’il soit en mesure de réussir cette mission de sauvetage tenant compte de ses faiblesses. Jusqu’à présent, une bonne partie de la population s’entête à croire que les informations concernant la quantité de victimes dans le pays est une invention qui vient tout droit de l’imagination de nos dirigeants. L’ignorance et l’incrédulité qui semblent régner au mépris de l’urgence de la situation suscitent beaucoup de questions et d’incertitudes. Notre système de santé sera-t-il en mesure de faire face au Covid-19 ? Que dit-on pour l’économie ? Voilà, sur quoi nous porterons notre analyse.

La force du système sanitaire d’un pays ne découle pas du hasard mais de l’investissement qui a été fait dans ce secteur via le budget. Un sujet assez complexe en Haïti, puisque nous fonctionnons depuis deux ans avec celui de l’exercice 17-18. Ceci dit, depuis 10 ans, les politiques restrictives menées par les gouvernements concernés sur la question de santé de la population n’était pas une priorité, ni un investissement important. Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons besoin de structures, de logistiques, de personnels afin de répondre aux exigences et complications que pourraient engendrer le nouveau coronavirus. Où en sommes-nous ?

Si la chloroquine proposée par le chercheur français Didier Raoult soulève de grandes discussions à l’échelle mondiale. Pour nous autres haïtiens, c’est le plus total mystère quant aux moyens et techniques utilisés par le MSPP. Toutefois, les propos de l’artiste haïtien bien connu pour ses meringues carnavalesques, Roody Roodboy, ne sont pas pour nous rassurer : ayant été guéri de cette pandémie selon lui. Le chanteur a communiqué, dans une vidéo adressée à ses fans, les prescriptions qu’il a reçues de la part des responsables du ministère de la santé à Mirebalais. Or, au moins 15% des personnes atteintes du virus pourraient avoir besoin d’une assistance médicale, et 5% d’une extrême urgence médicale. Notre système sanitaire dispose-t-il de matériels pouvant répondre à ces éventuelles circonstances? Nous ne sommes pas encore là malheureusement.

Le budget alloué à la santé ne cesse de chuter au cours des 10 dernières années, depuis sa plus grande hausse durant l’exercice 2012-2013 soit 9.48 milliard de gourdes, pour décroître jusqu’à 6,93 milliard de gourdes pour environ dix millions de têtes contre 5.77 milliards pour les 148 élus au parlement selon la loi de finances reconduite pour l’exercice 19-20. Ces chiffres montrent l’importance mesquine accordée à la santé qui est pourtant un élément de l’IDH (Indice de développement Humain). Dans l’idée de dépenser énormément dans des activités économiques à court terme comme les programmes de « ti manman cheri », les « kits de nourritures » et autres, nous avons négligé les choses les plus importantes qui pourraient mieux nous servir sur le long terme. Ce qui crée une vulnérabilité qui ne peut nous conduire qu’à une défaite prématurée face au Covid-19 puisque des pays avec des systèmes de santé mieux organisés que nous tels les Etats Unis-d’Amérique, l’Italie, l’Espagne sont mis à genou par ce fléau. Ceteris paribus, Haïti ne peut pas espérer faire mieux.

Notre vulnérabilité économique est un autre élément que nous ne devons pas ignorer. La balance commerciale constamment déficitaire, la crise permanente des finances publiques, le chômage, la chute de la gourde et une forte pression inflationniste handicape la croissance économique du pays depuis des années. La libéralisation extrême imposée par les agences de financement, telles le FMI et la Banque Mondiale à travers le programme d’ajustement structurel (PAS) à partir des années 1980, a augmenté la dépendance économique d’Haïti en supprimant pratiquement toutes les barrières de protection des secteurs productifs agricoles et industriels, entraînant ainsi leur effondrement. Les effets de cette situation économique critique sont la chute de revenus, la paupérisation ainsi que l’aggravation de l’insécurité sociale.

Cette politique restrictive a été mise en application sur la privatisation économique. Ce qui a occasionné une économie où nous importons tout pour assurer la consommation nationale et tendant vers une économie de rentes dans laquelle nous ne cessons de plonger depuis. Or si notre économie était indépendante de l’étranger, les difficultés que nous confrontons durant cette pandémie, en pensant au futur qui nous réservera peut-être pire, pourraient ne pas avoir lieu. Avec le corona virus dans la balance, la crise économique est à espérer. Cette pandémie nous montre d’ailleurs la faiblesse de la mondialisation et la libéralisation économique, déjà critiquées par beaucoup d’auteurs dont Joseph Stiglitz (prix Nobel 2001). Aujourd’hui l’un des premiers réflexes des pays est de fermer leurs frontières pour éviter le pire. Donald Tromp n’a pas attendu longtemps avant d’interdire quelques compagnies locales de livrer des marchandises à d’autres pays dans l’objectif de satisfaire les besoins nationaux. De plus, en n’acceptant pas de faire preuve de solidarité en soutenant l’Italie contre le virus, l’Union Européenne montre à quel point il est facile, même pour ceux qui prêchent l’internationalisme, l’union et la concorde de se replier derrière leurs frontières. Ceci montre qu’aujourd’hui c’est une question de chacun pour soi et Dieu pour tous.

Pourrions-nous gagner la guerre économique face au Covid-19 ? Nous n’en sommes pas si sûrs. Nous avons d’ailleurs déjà connu un déficit budgétaire durant le premier trimestre de l’exercice et les entreprises locales n’ont pas pu faire mieux que de calculer leurs pertes marquées par le pays lock.. De plus, les mesures prises par la BRH face au Covid-19 ne sont que des mesures inflationnistes, en ayant déjà une inflation à deux chiffres cela ne va que varier vers la hausse. La chute de la gourde persiste du jour au lendemain, aujourd’hui on a besoin de 104 gourdes pour acquérir un (1) dollar américain et cette dépréciation va accélérer encore plus. Notre économie est marquée par un chômage excessif et les choses ne vont que s’aggraver. L’échec est à notre porte et l’après-crise pourrait être pire.

Le gouvernement Moise-Jouthe se trouve face à une situation où tous les choix sont contradictoires et contraignants. Dans l’annonce du président de la république dans la soirée du 19 mars 2020, il a été bien clair en demandant aux gens de rester chez eux c’est-à-dire de pratiquer ce qu’on appelle le confinement, le nouveau vocabulaire qui maintenant fait la une des réseaux sociaux. Or la pratique de ce dernier demande un ensemble de sacrifice. Encore plus pour nous autres en Haïti où la majorité de la population vivait en dessous du seuil de la pauvreté avec moins de 2 dollars US par jour avant même l’apparition de cette pandémie. Après cette crise les réalités pourraient être encore plus tragiques.

Si aujourd’hui la question de confinement reste la meilleure solution à pratiquer par les gouvernements au niveau mondial pour combattre le covid-19, cette pratique aura du mal à apporter son succès en Haïti tenant compte de la multitude de personnes pratiquant l’économie informelle en Haïti pour prendre soin de leur familles. Ce sont entre autres les madan Sara, les cireurs de bottes, les marchandes libérales, entreprises familiales et autres qui travaillent pour leur propre compte. Cependant nous ne sommes pas en mesure de donner une valeur quantifiable de personnes pratiquant l’économie informelle ainsi que son incidence sur le PIB car jusqu’à date malgré quelques études menées, comme celle de Brisson-Lamaute en 2002 et l’Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique (IHSI) en 2007, ils n’ont pas pu donner la taille au niveau macro-économique sur l’ensemble du territoire. Il nous reste à conclure que le confinement pourrait avoir des conséquences significatives car une grande majorité de la population va encore plus privée de nourritures, d’eau potable et autres besoins complémentaires. On n’est pas pessimiste mais bien sûr on pourrait assister à un nombre considérable de décès indirectement liés au Covid-19 dus à la faim, la misère que les morts mêmes engendrés par le Covid-19. Le choix est sensible mais on devrait être intelligent et prévoyant de faire le choix rationnel où on pourrait éviter au maximum un nombre de décès trop élevés sur l’ensemble du territoire.

Romel Bito FENELUS

Etudiant en Economie (Université Notre-Dame d’Haïti, Port-au-Prince)
Boursier de HELP (Haitian Education & Leadership Program)
Contacts : [email protected] (509) 4812-8636 / 35025258

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