La crise de change en Haïti vue par deux économistes

La crise de change en Haïti vue par deux économistes

Le dimanche 19 juillet 2020, dans le cadre du quatorzième numéro de la série des conférences-débats virtuelles organisée par l’Association Tonelle Action, Koze Anba Tonèl, les économistes Jeiel Mézil et Enomy Germain discutaient autour de la circulaire 114-1 de la BRH relative aux banques et aux maisons de transferts.

Un mois plus tôt, le 19 juin 2020, la BRH publiait une circulaire portant sur la réglémentation du marché des transferts qui définit la devise dans laquelle les l’argent des transferts doit être remis aux bénéficiaires : a) en monnaie étrangère si le bénéficiaire reçoit les fonds sur son compte bancaire (en dollars américains) ;
b) en gourdes si le bénéficiaire requiert le paiement à n’importe quel point de service (succursale, agence, bureau, kiosque) sur le territoire national (Circulaire 114-1, BRH).

Les fluctuations croissantes qu’a connues le taux de change portent les gens à contester cette mesure restrictive adoptée par la banque centrale.

Le marché de change haïtien est formé d’opérateurs formels (les banques commerciales, agents de change) et informels (les agents qui effectuent leurs transactions sans accord de la banque centrale, sans autres autorisations légales.)
D’octobre 1990 à mars 2020, le taux de change est augmenté de 1180%. Un tel chiffre nous pousse à questionner les différents déterminants du taux de change.
Selon Enomy Germain, un économiste notoire du pays, trois facteurs peuvent expliquer les mutations qu’a subies le taux de change de 2017 à 2020 :
1) La dollarisation de l’économie. À chaque augmentation de 1% du taux de dollarisation, le taux de change a tendance à augmenter de 2%, ceteris paribus. Nous avons une économie dollarisée (plus de 65% des dépôts auprès des banques sont faits en dollar.) Avec la rareté du dollar, les agents économiques ont tendance à l’utiliser comme épargne, ce qui accélère la pression.
2) Le financement monétaire. À chaque augmentation de 1 milliard de gourdes de la masse monétaire, le taux de change a tendance à augmenter de 4.8%. Variable explicatif de l’augmentation de la masse monétaire, le financement monétaire, entre octobre 2019 à mars 2020, a connu un chiffre record, soit plus de 21 milliards de gourdes.
3) La force du dollar sur le marché international. À chaque fois que l’indice du dollar augmente de 1%, le taux de change en Haïti tend à augmenter de 0.47%, ceteris paribus.

La BRH ne fixe pas les prix sur le marché mais elle peut intervenir en cas de fluctuations afin de stabiliser les prix et d’endiguer les mutations indésirables du taux de change. La dollarisation représente un facteur explicatif de la dépréciation de la gourde. Le pouvoir public doit prendre des mesures restrictives afin de faire obstacle à la course de la dollarisation. La double circulation monétaire est un facteur qui favorise la dollarisation. Cette situation encouragerait la conservation du dollar à des des fins de précaution, de transaction et spéculation conformément aux motifs de détentions de monnaies élaborés par J. M. Keynes. (E. Germain.)

Pourquoi la gourde continue à se déprécier en présence des autorités monétaires? La BRH a-t-elle failli dans sa mission? Pour l’économiste Enomy Germain, il est difficile pour la BRH d’avoir le contrôle du marché. Elle contrôle certainement une partie, celle que constituent les banques commerciales. Ces dernières doivent pratiquer une position de cambiste nulle. Elles peuvent se procurer d’autant de devises qu’elles veulent pourvu qu’elles vendent la totalité en fin de journée. La position cambiste nulle serait de 0 unité monétaire. Si au contraire la Banque n’arrive pas à vendre la totalité de dollars procurée, la BRH acquiert le surplus au taux le plus bas pratiqué sur le marché et le revend le lendemain à un taux raisonnable. Au cours de cette opération, la BRH débite le compte en dollars de la banque domiciliée chez elle et crédite le compte en gourdes selon le taux de référence.

Mais le marché de change n’est pas seulement constitué d’opérateurs formels. La partie informelle est majoritaire sur le marché et échappe au contrôle de la BRH. Ce qui fait obstacle à la BRH dans sa mission de stabiliser les prix. Mais elle a effectué sa part du boulot. Haïti est un pays où le marché est majoritairement informel. « Quand l’informel est la norme, la régulation économique est impossible » dixit Enomy Germain.

Cette dépréciation de la gourde est due, selon l’économiste Jeiel Mézil, à la bonne performance de l’économie américaine et à la mauvaise performance de l’économie haïtienne. Quand deux monnaies cohabitent un marché, une prise de valeur de l’une, affectera négativement l’autre. Haïti a un commerce dollarisé, nos importations sont effectués en dollars. Or nos exportations ne sont pas trop importantes. Alors, le dollar se fait de plus en plus rare et la gourde continue de chuter.

Toujours selon Mézil, Haïti a contracté une dette énorme qu’elle doit rembourser en dollar. Quand la monnaie nationale est la gourde et vous avez une dette en dollar, le dollar est devenu plus cher et fuit à profusion le marché. Puisque l’Etat doit contracter des prêts à la banque centrale qui, elle-même, contracte des dettes aux banques internationales.

Selon Enomy Germain, c’est pour la première fois de l’histoire qu’Haïti a enregistré un déficit budgétaire aussi mirobolant, soit plus de trente (30) milliards de gourdes. L’Etat n’a pas profité pour faire des dépenses d’investissement mais plutôt de consommation. Quand on contracte une dette, vous préférez la consommation au détriment de l’investissement, vous pouvez la remettre qu’en contractant une autre.

Une politique fiscale serait plus efficace pour atténuer la situation à la place d’une politique monétaire, d’après l’économiste Jeiel Mézil. « Une politique fiscale basée sur la production et l’agriculture améliorait la performance de l’économie. Ensuite on pourrait nous rejoindre à une politique monétaire », a-t-il précisé.

Mais pour Enomy Germain seulement la politique peut nous retirer de ce cercle vicieux dans lequel nous nous trouvons actuellement. Selon lui, il faut que des personnes avisées, capables, ayant une success story, s’investissent beaucoup plus dans la politique.

Gusly Jean-Charles

Je suis Gusly JEAN-CHARLES, natif de la ville des Gonaïves, actuellement étudiant en sciences économiques à la Faculté des Sciences Économiques, Sociales et Politiques de l'UNDH et boursier de la Haitian Education Leadership Program (HELP). Je suis passionné de sport et d'écriture. J'invite les jeunes à tirer plaisir et contentement dans les choses de l'esprit et faire de la volonté et de la capacité leur boussole.

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