La domesticité : l’esclavage sous un autre nom

La domesticité : l’esclavage sous un autre nom

La société haïtienne, de par ses inégalités socio-économiques, a engendré depuis le début du XXe siècle un phénomène d’enfants attachés à des travaux domestiques, le plus souvent exécutés sous pression physique. Couramment appelé « restavèk » en créole, le phénomène des enfants en domesticité est la situation d’un enfant dont les parents sont précaires (le plus souvent vivant à la campagne) et, de ce fait, sont obligés de le placer dans une famille de la ville qui devra s’occuper de lui en échange de travaux ménagers (domestiques). Ces enfants traités en bêtes de somme, selon certains, méritent leur sort car les familles qui les recueillent soulagent leurs parents. Mais tout philanthrope peut constater que c’est une abomination que le mode de vie de ces enfants. Les enfants placés en domesticité, sont-ils vraiment traités comme un enfant devrait l’être ?

Selon les directives de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (20 novembre 1989), l’enfant est un véritable sujet ou détenteur actif et légitime de droits, habilité à en exiger la réalisation. C’est-à-dire que l’enfant, lui aussi, a des droits qui lui sont inaliénables. D’ailleurs, en cas d’atteinte à ces droits, la justice dispose de lois et est à même de punir l’individu ayant commis le forfait, car l’enfant ne devrait subir de méfaits sous quelque forme aucune.

La loi assure la protection à tous les enfants. Tout enfant a droit à l’amour, à l’affection, à la compréhension et aux soins moraux et matériels de son père et de sa mère.

Article 261 – Constitution de la République d’Haïti, 29 mars 1987

Est-ce de l’incohérence ou de la licence, du moins pour être enfant, il faut obligatoirement avoir un père et une mère? Donc, ces enfants en domesticité sont légalement ceux qu’ils sont? Ont-ils été l’objet d’une interdiction légale par le seul fait qu’ils ont été soit séparés de leurs parents soit abandonnés par ces derniers?

L’éternel argument des gens pratiquant ce genre d’activité, c’est qu’ils rendent service aux parents de ces enfants et à la communauté : « nous leur offrons un toit, de la nourriture et parfois leur payons une scolarité, qu’ils ne trouvaient pas chez leurs parents. » Selon leurs discours, ils les épargnent de la délinquance de la rue en les recueillant chez eux et qu’ils doivent le mériter. Donc travailler jour et nuit, continuellement, c’est la monnaie de change de cette aubaine.

Les enfants placés en domesticité ne jouissent en effet presque d’aucun droit et sont parfois réduits à de simples biens meubles exécutant de rudes besognes à longueur de journée, parfois trop onéreux pour leurs corps. Beaucoup sont ceux qui de leur propre initiative ou par l’aide d’un tiers arrivent à s’échapper de l’enfer. En effet, le phénomène des enfants en domesticité n’est pas obligatoirement lié au fait de placer un enfant dans une famille n’ayant aucun lien avec ce dernier. Le phénomène des enfants en domesticité étant un problème majeur, il peut être constaté dans la majorité des cas. Mais il y a des gens qui sans exigence religieuse ou sociale arrivent à faire la différence en offrant un bon accueil à l’enfant remis sous leur responsabilité.

Par ailleurs, nous ne pouvons négliger le cas des orphelins, qui nécessairement exigent une famille d’accueil, sinon ils seront livrés à eux-mêmes. Même dépourvus de père et de mère, ces enfants restent et demeurent « enfants ». Le fait d’aider un enfant en situation précaire ou laissé-pour-compte ne sous-entend pas que nous devrions être maîtres de ses droits. Il doit jouir de tous les droits que les instances responsables ont prédisposé à l’enfant, parce que quoi qu’il en soit, il en est un lui aussi.

Cette pratique, qui prévaut le rejet des valeurs liées au plein épanouissement des enfants, engendre plus de problème qu’il n’en résout. Car, un enfant qui n’a jamais pris goût à la vie n’en connaîtra jamais la valeur et est appelé à devenir violent lui aussi. L’enfant domestique n’ayant guère reçu d’éducation, devenu adulte, s’ajoute presque obligatoirement au lumpenprolétariat et hérite le plus souvent de la situation (précaire) de ses parents. Donc, le phénomène des enfants en domesticité est un danger crucial qu’il faut absolument dissoudre au sein de la société haïtienne.

Quel est le rôle de l’État face à ce problème?

Tout gouvernement responsable et soucieux d’une société égalitaire du moins, tout gouvernement qui souhaite une situation un tant soit peu vivable pour ses citoyens élabore des politiques publiques, c’est-à-dire des outils et des moyens mis en œuvre […] pour atteindre des objectifs dans un domaine particulier de la société(1). Ces outils (actions) prennent le nom de politiques publiques redistributives lorsqu’ils concernent des groupes faisant face à une contrainte directe d’ordre social ou économique. Dans ce cas l’État exige la participation d’un groupe spécifique auquel il assigne des obligations (prélèvement de taxes) dans l’objectif de l’éradication du problème. On parle alors de l’État providence.

On pourrait prétendre l’existence de cet État providence dans le cas d’Haïti, ce qui est faux. Nonobstant une mauvaise analyse des actions publiques. Si l’on tentait de répondre aux questions énoncées par Philippe Braud dans son Que Sais-Je La science politique, concernant l’analyse des actions politiques (Qui participe à leur adoption? Qui exerce le contrôle de légalité et d’opportunité?) on serait vite en mesure de voir qu’il n’a jamais été dans l’objectif de nos dirigeants l’émancipation ou la « libération » des enfants en domesticité.

A quel saint se vouer dans ce cas?

Si la situation des enfants en domesticité n’a jamais été dans le collimateur de l’État, le problème de l’émancipation des zones rurales ou encore l’obligation d’adoption ou les conditions de tutelle hors de la famille n’ont pas reçu une meilleure attention non plus.

Qui doit remplacer l’État en cas d’absence? Ces enfants méritent-ils ce sort? Quel est notre rôle à nous dans la résolution de ce problème? Quel regard devrions nous porter nous citoyens à tous ces Tisentaniz de notre entourage?

Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse.

La règle d’or

Ceci étant dit je vous exhorterais à une meilleure attitude à l’égard des enfants peu importe leur appartenance sociale, leur couleur de peau, leurs particularités ou défauts. D’ailleurs l’émancipation voire l’encadrement d’un enfant s’inscrit dans une meilleure socialisation politique.

Dès son plus jeune âge l’enfant est soumis à un travail de socialisation, d’autant plus efficace sans doute qu’il a encore peu de mécanisme de défense à opposer aux messages qui lui sont adressés. L’enfant découvre très tôt dans la famille puis à l’école, des rôles d’autorité […]; il expérimente des solidarités, explore des solutions diversement satisfaisantes(1).

Philippe Braud

Tout ça pour vous dire que l’enfant est appelé à jouer un rôle important dans l’avenir du pays. Ainsi, maudire un enfant serait maudire l’avenir d’un pays. Je n’essaie pas de justifier l’absence de l’État dans l’exercice de ses fonctions, ni de vous juger personnellement mais je sais que vous avez tous les deux un rôle à jouer. Le premier, un rôle politique (social, économique, judiciaire) c’est à dire de résolution des problèmes au moyen de politiques publiques favorables aux différentes contraintes dont fait face un groupe social quelconque et l’autre, vous, un rôle de morale. Et je crois fermement que la combinaison de ces deux tâches accomplies conduiront tout simplement à l’éradication totale du phénomène des enfants en domesticité.

Le masculin (pour désigner enfant) est utilisé pour alléger le texte. Le problème des enfants en domesticité concerne autant les filles que les garçons.


1-JEAN-CLAUDE Thoenig, « L’analyse des politiques publiques” in Traité de science politique sous la direction de Leca et Grawitz, 1985.

2-BRAUD Philippe, La science politique, Paris, PUF, 2011, p. 61, « Que sais-je ».

Bibliographie

  • B. Philippe, La science politique, Paris, PUF, « Que sais-je », 2011.
  • J. Thoenig, « L’analyse des politiques publiques” in Traité de science politique de Leca et Grawitz dir., 1985 via Le Politiste, « les politiques publiques« , consulté le 10 juillet 2019.
  • CHAMBRES DES COMMUNES, Code civil haïtien, 1825, revu et annoté par P. Menan, 1993.

Mike Préval

Blogueur et graphiste, Mike est passionné de lecture, d'écriture et surtout de technologies, il est également intéressé à la culture et la politique en Haïti.

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