Peut-on être féministe et soutenir la prostitution ?

Peut-on être féministe et soutenir la prostitution ?

Pour certains, la prostitution serait un métier comme un autre. On l’exercerait pour gagner sa vie. Selon d’autres, elle serait humiliation pour la gent féminine. Elle soutiendrait la domination de la femme par l’homme dans une société où le patriarcat bat son plein. Mais peu importent les mots prononcés, les arguments avancés et les phrases utilisées, les définitions de la prostitution tourneront toujours autour de deux grands facteurs : argent et sexe. Alors, la prostitution : profession ou exploitation ? Deux féministes donnent leur avis.

La question de la prostitution peut être très complexe, parce qu’elle implique un ensemble de considérations économiques, sociales, politiques et morales. Beaucoup de féministes ont souvent assimilé la prostitution à une expression ultime de la violence des hommes à l’égard des femmes et la considère comme une activité inhumaine. Si la prostitution est vue par la plupart comme une activité humiliante, ce n’est pas ce que pense Loudwich Joxvencely Parfait. Selon elle, la prostitution est une pratique humaine. « Nous travaillons tous pour gagner de l’argent et c’est ce que font les prostituées. D’ailleurs, la prostitution est devenue une sorte d’industrie dans laquelle des personnes à faibles moyens économiques travaillent pour gagner leur vie ».

Pour de meilleures conditions de travail

Les féministes sont réputées pour être des défenseures intransigeantes des droits de la femme. Elles s’opposent ouvertement aux violences basées sur le genre et à toutes sortes d’humiliations qu’une femme pourrait subir : morales et physiques. Les féministes ne peuvent pas imposer une voie à la femme, mais elles peuvent s’assurer que le chemin choisi par toutes femmes soit respecté. « Les féministes défendent les droits de la femme, mais elles ne sont pas là pour dire à la femme quel métier exercer. Si la personne n’a pas été contrainte de se prostituer, elle est libre de faire son choix », déclare Loudwich.

Loudwich est étudiante en sociologie à l’université catholique de Lille, en France. Elle est passionnée par le sujet de la prostitution. D’ailleurs, dans le cadre de ses études, elle avait déjà eu l’occasion de travailler sur ce sujet en Haïti. Loudwich pense que la prostitution n’est pas une pratique à bafouer. « Elle est bien réelle dans le monde entier et nous devons apprendre à vivre avec ce métier », soutient-elle. Toujours selon l’étudiante en sociologie, les féministes devraient s’unir pour exiger de meilleures conditions de travail pour ces personnes, car les prostituées, dit-elle, doivent se sentir protégées et libres d’exercer ce métier. « En tant que féministe on est d’accord que le corps de la personne lui appartient. L’être humain est libre d’exercer n’importe quel travail. Les féministes doivent seulement veiller à ce que la personne n’a pas été contrainte de se prostituer. Nous devons nous assurer que dans l’exercice de leur travail, qu’il ne leur arrive pas malheur », poursuit Loudwich.

Féminisme abolitionniste

Loudwich ajoute qu’ »on ne devrait pas abolir la prostitution. On devrait faire en sorte de l’adapter au temps, faire en sorte qu’elle évolue comme pratique. Il serait important, selon elle, de pouvoir légiférer de manière à protéger les travailleurs sexuels. Comme tout autre travailleur, les prostituées doivent avoir des lois pour les protéger », une idée qui ne plaît pas trop à Manicheca Colas.

Impuissante face à l’ampleur que prend ce métier, l’idée de voir la prostitution être légalisée un jour révulse Manicheca. Toutefois, elle se contente de faire son travail qui est de protéger les femmes contre toutes les formes de violences. « Pour ma part, je serai plus sereine de me réveiller demain et de savoir qu’il n’existe plus la possibilité pour l’une de mes sœurs d’être obligée de se prostituer pour survivre. Mais puisqu’il y a peut-être quelque part une femme qui le fait par choix, autant faire notre travail de sensibilisation, d’accompagnement et exiger leur protection ».

Manicheca Colas, surnommée Négresse Colas, est comptable de profession, poétesse, Maquilleuse professionnelle, directrice de MC’s beauty et slameuse. Le féminisme est ancré dans son sang. La Défense des droits de la femme est sacrée pour elle. Selon Manicheca, il ne s’agit pas de soutenir ou de vouloir abolir la prostitution, mais « il s’agit de ne pas laisser cette pratique et les femmes qui sont pour la plupart des victimes de trafic humain, dans un tabou qui ne fera qu’empirer leur situation ».

Interrogée sur l’implication des organisations féministes et l’indifférence des féministes haïtiennes par rapport à la prostitution, Manicheca explique que la position d’une féministe dépend de sa perception de ce métier. « Je ne pense pas que ces organisations ignorent l’importance de ce sujet. Il faudrait peut-être se renseigner auprès d’elles surtout sur leur approche vis-à-vis de cette pratique. Une féministe pro-sexe vous dira qu’il y a très peu de chances que cette activité disparaisse, le mieux serait de la considérer comme une profession normale, de la réglementer afin de protéger ces femmes contre les proxénètes. Tandis qu’une féministe abolitionniste vous dira qu’il faut absolument que cette pratique disparaisse. Elles estiment que le corps de la femme est oppressé et exploité compte tenu la sureprésentation des femmes dans ce milieu qui marche main dans la main avec le trafic humain et les clients qui sont en grande majorité des hommes. Elles considèrent les femmes comme des victimes », explique Négresse Colas.

Un sujet préoccupant

En Haïti, les féministes sont traitées de tous les noms. Elles sont considérées par certains hommes réfractaires à leur lutte comme des misandres. Mais tout ce qui compte à leurs yeux, c’est le bien-être de la femme et une égalité socioéconomique avec les hommes. La prostitution ne leur pose pas problème, moyennant que les personnes qui la pratiquent le font de plein gré. « Le sujet de la prostitution est une priorité, tout comme les violences conjugales, le harcèlement et tant d’autres formes de violences. Tout est urgent dans ce mouvement, mais on ne peut tout aborder de la même façon », poursuit Colas.

Manicheca Colas pense que c’est le bien-être de la femme qui droit être primé. « Peu importe notre approche du sujet, notre principale préoccupation, c’est leur bien-être. Que ce soit en luttant pour avoir des lois qui les protègent contre les risques du métier ou en accompagnant celles qui veulent quitter le métier non seulement psychologiquement, mais aussi en leur trouvant de nouveaux emplois parce que le chômage est l’une des causes principales de ce phénomène. Tant qu’on y est, l’état devrait penser à prendre ses responsabilités. Il faut une réelle sensibilisation autour de ce sujet », conclut-elle.

En Haïti, les femmes qui vivent dans une extrême précarité se tournent souvent vers la prostitution pour gagner leur vie. D’ailleurs, l’ONUSIDA estime le nombre de personnes prostituées en Haïti à 70 000. Quoiqu’illégale dans le pays, l’Etat haïtien, selon toute vraisemblance, n’a pas encore touché le sujet en profondeur ; en effet, dans les rues, sur les trottoirs, dans les bars et lupanars, les prostituées abondent. l’Etat semble n’être même pas au courant de cette pratique. Les prostituées, vulnérables à cause de leur situation économique, vendent leurs corps pour vivre. Elles sont les prototypes de la femme délaissée et abandonnée. Des féministes qui se disent être des défenseures des droits de la femme, abordent tous les sujets, sauf celui-ci. Selon Loudwich Joxvencely Parfait, les organisations féministes devraient ajouter le cas des travailleuses du sexe dans leur longue liste, car dit-elle, le travail qu’elles mènent n’est pas facile. « Je pense que tout ce qui traite des droits de la femme, des abus et discriminations de toutes sortes que les femmes subissent dans notre société aujourd’hui, est prioritaire pour les organisations féministes. C’est en quelque sorte ce en quoi consiste leur mission ».

Marckenley Élie

Marckenley Elie est un passionné de la lecture. Rédacteur en chef de Sun Variété, il pense qu'on peut lutter contre la désinformation qui est toxique et meurtrière.

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